Hélène Lhote

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Parmi les œuvres d’Hélène Lhote, il y a des Pièges. Et tandis qu’ils s’offrent, ils en posent à la photographie infidèle et au regard incomplet ; je connais un autre piège, qui est de chercher à les faire descendre dans la parole. On voit là qu’il y a une âme, ou une idée, capturée ou captée dans la mise en œuvre, et qui a la faculté d’y résider et, en même temps, de s’en échapper. Et c’est ce mouvement perpétuel d’entrée et de sortie, de soumission et de fuite, qui fait la qualité – humaine – de toutes ces réalisations. – Humaine, parce qu’on n’en a pas fini avec la question de savoir si les hommes et les femmes sont dans leur corps ou par leur corps, autrement dit, s’ils sont des mécaniques habitées ou tout autre chose.

Un simple coup d’œil rétrospectif le montre : Hélène Lhote varie les corps (supports). La peinture et la gravure, les sculptures mobiles, le tamis ou l’oculaire, le cocon, l’émail, le verre, cela fait bien des techniques différentes. D’ailleurs, elle ne conserve pas en toute circonstance un unique statut, qui serait celui de l’artiste. Le premier mobile réalisé l’est ainsi d’une façon qui le range, au côté des tamis par exemple, dans cette catégorie d’œuvres en quelque sorte « bricolées », selon divers sens non péjoratifs, tels qu’« aller en zigzag », et surtout « manier adroitement », comme la balle, ou la boule du billard, un hasard orienté. Sens que l’artiste pourrait bien ne pas reconnaître, et même si peu, en réalité, que pour les mobiles suivants elle en a réalisé elle-même certains éléments, apprenant alors à travailler l’acier. De la même façon, dans de nombreux autres « bricolages », Hélène Lhote fait usage du verre ou du miroir, avant son apprentissage des techniques du verre. – Arts… et métiers, n’oublions pas. Et c’est quelque chose de si objectif que les choix de l’artiste semblent être mis au défi par ces métiers auxquels elle s’initie.

Bien entendu, on cherche à travers toutes ces matières un dénominateur commun, un fil conducteur. Enfin, chercher est un peu fort, disons plutôt qu’on en trouve un, presque aussitôt. Il s’agit de la forme tripartite qui est la marque, la griffe, la patte, comme on voudra, d’Hélène Lhote. Prenons-la comme motif : quant à moi, je commence par tourner autour de ses trois éléments pour y voir une sorte de nativité minimale, nourrisson élevé entre deux « grands » vibrionnants, sans autres âne ni bœuf, bergers ou chœurs d’anges que moi, mais qui s’inscrirait parfois au cœur de l’étoile brillante que l’on imagine : il suffit de regarder l’étoile qui est la crèche. Ou alors, j’y vois deux bras levés, une bouche ouverte, comme une évocation du Cri de Munch. Ou bien encore, cet enfant n’étant pas né de nulle part, il est le fruit d’une libération ; diable ! faut-il citer Victor Hugo : « Dire : la mère est délivrée, cela veut dire : l’enfant est né 1» ? Toujours est-il que j’assiste à une métamorphose en sexe de femme.

Mais voici qu’un doute surgit, une tout autre opinion se fait jour : et s’il était moins question d’une image que de la personne ? Et si, plutôt que de « pictogramme », il s’agissait de « monogramme » ? Une signature à dimension d’œuvre – un H assez identifiable ?

Dès cet instant je cale. Suis-je engagé dans une impasse ? On peut dire que mes idées projettent des ombres et volent en éclats. On peut en dire autant de ces œuvres que j’observe d’un œil noir comme si vraiment elles m’avaient « bricolé », dans cet autre sens, disparu, de « tromper », et s’y étaient employées sciemment. – Je dois reculer.

Je m’intéresse aussi aux ombres, me disait à peu près Hélène en passant la main entre une plaque émaillée et le mur sur lequel elle, son ombre légèrement bleutée, se découpait. Phénomène inévitable, et je ne sache pas qu’aucun objet dans la galerie n’eût projeté autant d’ombres que (le nombre) de sources lumineuses (qui) le touchaient. Mais cela me fit souvenir, au passage, de cette « ombre d’ombre », seul moyen sûr selon un traité talmudique de distinguer entre humains et démons : ceux-ci réputés sans ombre ayant sans doute la capacité d’en fabriquer une illusion. L’ombre de l’ombre, la parade, contrairement à l’ombre cantonnée dans les dimensions de l’objet, taillée sur mesure, était censée être, note Henri Atlan, « plus longue, moins dense et moins obscure » ; et l’on pouvait en observer « les variations produites par le mouvement du soleil »2.

Je devais me déplacer prudemment, à tâtons, mais j’eus tôt fait de mettre en relation cette déclaration discrète avec ma constatation antérieure, jetée comme une pierre contre une vitre : eh bien, plus cela va, plus tu travailles dans le volume. Or « volume » était un mot mal choisi, ne serait-ce que parce qu’il sous-entend un spectateur pouvant tourner autour de l’œuvre dans un mouvement continu, et dont la perception se bouclera plus ou moins. Pas de ça pour Hélène Lhote chez qui l’on doit parler de « plans »3. Et pour décrire l’action de ces plans, j’ai recours à une anecdote (du 5 novembre 2001) : à la tombée de la nuit, « entre chien et loup », j’attendais un bus au bout de la rue Guénégaud ; venue du quai de Conti une voiture remonta la rue. Soit elle roulait lentement, ou bien j’étais distrait, cela me parut vraiment long, mais j’eus tout le temps de constater qu’il s’agissait d’une BMW et de remarquer, tandis qu’elle tournait devant moi, qu’elle était immatriculée MBW. Comme si pensant : « sur roues voiture », j’avais lu tout à coup, au prix d’une acrobatie qui n’était pas que mentale : « roues sur voiture ». Ainsi « motif sur fond », « reflet de forme » le céderaient à « sur motif fond », « de reflet forme ». Simples permutations4, j’ignore tout de l’espace où elles s’opèrent. Nécessité de l’écriture : je dois faire se succéder le savoir et l’ignorance, qui forment un tout mal clos, ou encore ce que je pense, ce que je sens… C’est à peu près ce que j’éprouvais face aux pièges, ne pouvant me déterminer pour un avant et un arrière, échangeant l’un contre l’autre d’un hochement de tête – voyez l’économie de geste ! – capté par l’intervalle (étendez-le à la forme et au nom…). Et c’est de la même façon que resurgit l’« ombre d’ombre ».

 

 

Il y était question de frontière entre le vivant toujours menacé, inquiet, instable, et l’illusoire qui (le) menace, tout en faisant preuve de permanence. Vérité et fausseté s’empruntent des qualités. L’équateur est une ligne imaginaire, mais franchir cette ligne s’accompagne d’effets réels : il doit exister sur terre au moins un toit sous lequel l’eau s’évacue en tourbillonnant ici dans un sens, et là dans l’autre. Et puis à y bien réfléchir, tout le vivant, vous, moi, et même l’inerte, à la vie à la mort, sommes logés dans cette même maison5.

Le lien que je croyais reconnaître chez Hélène Lhote dans cette forme, avant qu’elle ne se mette à vaciller sur sa base, se situe dans ces parages. L’ombre, oui, mais laquelle ? Elle ne cesse de passer du motif au support, pleins ou creux, au sol, aux murs (déjà seconde), au regard (troisième, et au-delà). Mais les œuvres elles-mêmes pratiquent le regard, le feuilletage, le décollement, se percent, se projettent, retoquent la lumière, ou l’absorbent, de façon quasi organique, et toujours volontaires. Chacune peut se retrouver dans toutes ; toutes se recueillent dans chacune…

Cela m’évoque tout à trac une lecture récente, faite au moment d’ouvrir ces lignes6. Il s’agit d’un livre de Gilles Deleuze, Le Pli7, très exactement de la partie et du chapitre qui débutent page 113, « Avoir un corps », « La perception dans les plis ». La première phrase me happe : « Je dois avoir un corps, c’est une nécessité morale, une “exigence”. » Et par analogie il me semble entendre parler des œuvres, sinon les œuvres elles-mêmes : « je dois avoir un corps parce qu’il y a de l’obscur en moi » ; mais aussi, parce qu’il existe « une zone d’expression privilégiée, claire et distincte » dans l’esprit. L’obscurité tient à la contraction dans une forme finie des « représentants » de toutes les formes sans exception, que j’imagine proches de l’état larvaire. Je sens, ou sentirai, un rapport entre le mouvement sans fin de ces multitudes confuses, et l’ombre où plongera la main de l’artiste. « Aussi bien le clair plonge dans l’obscur et ne cesse d’y plonger : il est clair-obscur par nature, il est développement de l’obscur… » (p. 120). En puisant dans ce monde qui est là resserré, replié, imperceptible, agité, on réalise par le biais de « rapports différentiels » (jeux d’opposition, mises en lumière réciproques), en un processus « génétique », des perceptions conscientes, d’ailleurs provisoires puisque établies sur un fond mouvant (vitesse, réversibilité). Deux conséquences : s’appliquant à faire émerger par divers filtres, en plusieurs temps, une perception suivie, « remarquable » et « singulière » (ne serait-ce qu’un motif récurrent), on déplie un nombre variable de « microperceptions », non sans créer un grand pli (une ligne brisée, une frontière poreuse) au bord duquel fluctue l’inconscient. Quant au rapport de la perception, décrite ainsi, avec la sensation, il est analogique : l’excitation des organes des sens n’offre que des ressemblances, des coïncidences, avec la perception qui est, elle, proprement « sans objet », « hallucinatoire ». – Tout comme peuvent l’être ici mes quelques mots.

Sans chercher à obtenir face aux œuvres le surplomb, et la familiarité non plus, je me demande pourquoi je n’en ai pas installé deux ou trois devant moi que j’aurais scrupuleusement examinées, décrites, pesées. C’est ce à quoi ma question initiale, apparition parallèle aux pièges des sens, ne m’autorisait pas : j’ai voulu confusément y répondre, voir ce qu’ils disaient de mon corps, du corps en général, quitte à laisser dans l’ombre beaucoup d’autres choses, dire comment j’entrevois qu’Hélène Lhote le conçoit.

Philippe Blaizot, 2002

1. Paris (1867), 2e éd., Calmann-Lévy, 1879, p. 50. A noter néanmoins, deux lignes plus bas : « La vraie naissance, c’est la virilité. »

2. Voir Henri Atlan, Les Étincelles de hasard, t. I, Connaissance spermatique, Seuil, 1999, p. 202-205.

3. C’est aussi de cette façon que je comprends la définition ramassée que donne l’artiste de son travail : « œuvre picturale qui se développe dans l’espace ».

4. Un peu comme les combinaisons de lettres dont est composée une chaîne d’ADN (ou DNA) peuvent changer, la nature se « proposant » régulièrement à elle-même des variantes. La tendance ne semble plus être à dire que telles combinaisons « codent pour » un estomac, par exemple, mais qu’elles sont à l’origine de, ou associées à quelque chose que son mode d’existence constitue de surcroît comme estomac.

5. Il me faut citer ici Paul Celan, dans la récente traduction de Jean Launay (Le Méridien & autres proses, Seuil, 2002, p. 83-84) : « Je cherche tout cela d’un doigt sans doute très imprécis parce qu’il tremble un peu, je cherche sur la carte – une carte d’écolier, je le dis tout de suite. / […] / Je trouve le lien qui, comme le poème, mène à la rencontre. / Je trouve quelque chose – comme la parole – d’immatériel, mais de terrestre, quelque chose de rond, qui revient sur soi en passant par les deux pôles et faisant même sur son trajet, qu’on s’en amuse, une croix sur les tropes des tropiques – : je trouve… un méridien. »

6. Lecture moins obstinément distraite que celles que prétend mener Henri Michaux (Ecuador, Gallimard, 1968, p. 72 ; par exemple : « Geindre était pour lui un homme qui n’avait pas besoin de “self”, un roteur obscur enregistrant les actes de naissance »); malgré tout peut-être une lecture d’« imbécile » ayant commencé trop tôt (ibid., p.74 : « Il ne faut pas être imbécile trop tôt »).

7. Gilles Deleuze, Le Pli. Leibniz et le baroque, Minuit, 1988.

 

 

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