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| La réalité vacillante est source
de questions : quelle densité, quelle matérialité ?
J’essaye d’en rendre compte en élaborant des
systèmes utilisant le miroir. L’œuvre qui en résulte
se joue de la perception et provoque mirages et illusions. L’apparence
est captée par la surface polie et froide de la glace, mais
le regard ne s’arrête pas là. Il pénètre
bien au-delà de cette immédiateté, jusqu’à
se perdre dans le vertige de la profondeur. Jusqu’où
?
A se risquer à ce jeu on en vient à
s’interroger sur soi, sur ce que l’on perçoit
et l’œuvre que l’on croyait comprendre se dérobe.
Le trouble s’installe, d’autant plus que le reflet,
se voulant parfaite imitation du réel, nous le restitue inversé.
Pour éprouver ce qu’il voit, pour fixer sa perception
et stabiliser ses impressions, le spectateur cherche de tous côtés
jusqu’à vouloir toucher mais le miroir fait barrage.
Appelés à la rescousse, les autres sens déclarent
forfait et la vision qui se croyait souveraine chancelle : illusion
et vanité.
En Occident, au Moyen Age, on déclarait sorcières
des femmes qui détenaient des miroirs. Sans doute faisaient-elles
l’hypnotique expérience du vertige, de la clarté
fille de l’ombre, en quête de divination dans les replis
obscurs du reflet. A l’époque, les miroirs étaient
de petite taille, plats, ou bombés reflétant alors
tout l’espace. Magique illusion. Et peut-être ces miroirs
déformants révélaient-ils la vraie nature de
qui s’y contemplait ? Invitant les monstres au dialogue
jusqu’à la folie, « le miroir est le vrai cul
du diable »*.
Brûlant ce reflet, et pourtant il n’y
a pas plus glacé que le miroir : il est aux antipodes de
la souplesse, de la perméabilité et de la chaleur
d’un tissu. Tentant d’associer les contraires, il m’arrive
de placer devant un miroir la trame d’un tamis. Créant
des sortes de pièges moirés, je rejoins l’idée
du moucharabieh, de la lumière derrière la grille
ou de l’oratoire de rues chrétien et de ses ex-voto
protégés.
On m’a raconté l’histoire de
ce rite oriental qui a pour but de guérir les femmes atteintes
de troubles psychiques et qui consiste à leur faire enjamber
un tamis. Par ce crible seraient ainsi filtrés tous leurs
maux, le meilleur d’elles-mêmes restant préservé
pour leur salut. Qu’advient-il si le tamis se double d’un
miroir ?
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| Sous d’autres cieux, les femmes, périodiquement,
brouilleraient de leur regard la clarté du miroir, miroir
qui, ailleurs encore, doit être voilé pendant les deuils.
Au jeu des miroirs, le contact avec le réel
disparaît : multiplicité des reflets et l’objet
désincarné n’offre plus de lui que son essence.
Son utilisation kaléidoscopique est pratiquée dans
l’architecture monumentale persane, notamment religieuse (chiite)
: miroirs «tapissants», fragments contigus épousant
les complexités ornementales (stalactites, niches, recoins)
pour créer des reflets dans les reflets du reflet….
L’objet perd alors son identité visuelle pour fusionner
avec la lumière. Révéler le caché, aller
au delà des apparences, créer l’illusion d’un
décor brillant alors qu’il s’agit de l’expression
du sacré.
Foi, superstitions, aberrations…contrastes
: le miroir instrument d’une démarche spirituelle,
support médiumnique de croyances populaires, mais aussi moyen
scientifique. Il est à l’origine de l’invention
de ces appareils optiques de l’infiniment grand et de l’infiniment
petit grâce auquel le regard plonge dans une dimension telle
que le réel se métamorphose. L’oculaire est
alors le lieu de passage vers une autre vision du monde.
Tamis-oculaires, miroir aux alouettes
Cette réflexion autour de l’illusion
servie par le miroir explique ma recherche. L’art donne à
voir bien au-delà de l’immédiatement palpable
et je veux jouer avec celui qui regarde pour qu’émerge,
presque à son insu, une vision qui le surprenne : - «
Tiens, dit-il, je ne connais pas ce chemin… »
Hélène Lhote, novembre 2003
* proverbe - Sabine Melchior-Bonnet, Histoire
du miroir, Hachette Littératures, 1998
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