Hélène Lhote

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La réalité vacillante est source de questions : quelle densité, quelle matérialité ? J’essaye d’en rendre compte en élaborant des systèmes utilisant le miroir. L’œuvre qui en résulte se joue de la perception et provoque mirages et illusions. L’apparence est captée par la surface polie et froide de la glace, mais le regard ne s’arrête pas là. Il pénètre bien au-delà de cette immédiateté, jusqu’à se perdre dans le vertige de la profondeur. Jusqu’où ?

A se risquer à ce jeu on en vient à s’interroger sur soi, sur ce que l’on perçoit et l’œuvre que l’on croyait comprendre se dérobe. Le trouble s’installe, d’autant plus que le reflet, se voulant parfaite imitation du réel, nous le restitue inversé. Pour éprouver ce qu’il voit, pour fixer sa perception et stabiliser ses impressions, le spectateur cherche de tous côtés jusqu’à vouloir toucher mais le miroir fait barrage. Appelés à la rescousse, les autres sens déclarent forfait et la vision qui se croyait souveraine chancelle : illusion et vanité.

En Occident, au Moyen Age, on déclarait sorcières des femmes qui détenaient des miroirs. Sans doute faisaient-elles l’hypnotique expérience du vertige, de la clarté fille de l’ombre, en quête de divination dans les replis obscurs du reflet. A l’époque, les miroirs étaient de petite taille, plats, ou bombés reflétant alors tout l’espace. Magique illusion. Et peut-être ces miroirs déformants révélaient-ils la vraie nature de qui s’y contemplait ? Invitant les monstres au dialogue jusqu’à la folie, « le miroir est le vrai cul du diable »*.

Brûlant ce reflet, et pourtant il n’y a pas plus glacé que le miroir : il est aux antipodes de la souplesse, de la perméabilité et de la chaleur d’un tissu. Tentant d’associer les contraires, il m’arrive de placer devant un miroir la trame d’un tamis. Créant des sortes de pièges moirés, je rejoins l’idée du moucharabieh, de la lumière derrière la grille ou de l’oratoire de rues chrétien et de ses ex-voto protégés.

On m’a raconté l’histoire de ce rite oriental qui a pour but de guérir les femmes atteintes de troubles psychiques et qui consiste à leur faire enjamber un tamis. Par ce crible seraient ainsi filtrés tous leurs maux, le meilleur d’elles-mêmes restant préservé pour leur salut. Qu’advient-il si le tamis se double d’un miroir ?
 

 

Sous d’autres cieux, les femmes, périodiquement, brouilleraient de leur regard la clarté du miroir, miroir qui, ailleurs encore, doit être voilé pendant les deuils.

Au jeu des miroirs, le contact avec le réel disparaît : multiplicité des reflets et l’objet désincarné n’offre plus de lui que son essence. Son utilisation kaléidoscopique est pratiquée dans l’architecture monumentale persane, notamment religieuse (chiite) : miroirs «tapissants», fragments contigus épousant les complexités ornementales (stalactites, niches, recoins) pour créer des reflets dans les reflets du reflet…. L’objet perd alors son identité visuelle pour fusionner avec la lumière. Révéler le caché, aller au delà des apparences, créer l’illusion d’un décor brillant alors qu’il s’agit de l’expression du sacré.

Foi, superstitions, aberrations…contrastes : le miroir instrument d’une démarche spirituelle, support médiumnique de croyances populaires, mais aussi moyen scientifique. Il est à l’origine de l’invention de ces appareils optiques de l’infiniment grand et de l’infiniment petit grâce auquel le regard plonge dans une dimension telle que le réel se métamorphose. L’oculaire est alors le lieu de passage vers une autre vision du monde.

Tamis-oculaires, miroir aux alouettes

Cette réflexion autour de l’illusion servie par le miroir explique ma recherche. L’art donne à voir bien au-delà de l’immédiatement palpable et je veux jouer avec celui qui regarde pour qu’émerge, presque à son insu, une vision qui le surprenne : - « Tiens, dit-il, je ne connais pas ce chemin… »

Hélène Lhote, novembre 2003

* proverbe - Sabine Melchior-Bonnet, Histoire du miroir, Hachette Littératures, 1998

 

 

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